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Un président comme on n’en fait plus

Hier soir, John Simenon, Laurent Gerra et Bertrand Tavernier sont arrivés avec quelques minutes de retard pour présenter Le Président au Pathé Bellecour. Fruit d’une collaboration entre Henri Verneuil et Michel Audiard, le film est empreint de critiques pour la classe politique et résonne étonnement bien aujourd’hui.

Inspiré du roman de Georges Simenon paru en 1957, le film opte toutefois pour une fin différente. Pour le fils de l’écrivain, ceci n’altère en rien l’œuvre originale : « toute adaptation est une trahison, et j’en suis très heureux », rappelant au passage que Verneuil en fit deux autres en 1952 : Brelan d’as et Le fruit défendu.  Bertrand Tavernier, qui s’est lui aussi inspiré du romancier belge pour L’horloger de Saint-Paul (1974), a été plus disert, voire même plus engagé. Fustigeant « le règne des communicants », il a appelé les hommes politiques à s’inspirer du film en les invitant à faire « un stage avec Audiard ».

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Le Président est l’un rares films français de politique-fiction. Retiré dans sa demeure près d’Evreux, l’ancien Président du Conseil, Emile Beaufort, joué par un Jean Gabin magistral, qui se définit comme « un mélange d’anarchiste et de conservateur dans des proportions qui restent à déterminer », consacre ses journées à l’écriture de ses mémoires. Au même moment à Paris, son ancien directeur de Cabinet, Philippe Chalamont (Bertrand Blier) est pressenti pour former un nouveau gouvernement alors que la France traverse une nouvelle crise ministérielle. Or, les relations entre les deux hommes ont été entachées une quinzaine d’années auparavant. Chalamont, marié à une fille de grand financier, a divulgué à celui-ci l’intention du Président Beaufort de dévaluer. La réaction des différentes bourses coûta près de trois milliards de francs à la France.  Beaufort demanda alors à son subordonné de lui rédiger ses aveux. Cette lettre est un moyen de pression pour l’ancien chef de gouvernement, qui menace Chalamont de la rendre publique s’il accepte de devenir à son tour Président du Conseil.

Réalisé en 1960, le film s’inspire largement de l’instabilité chronique de l’ancienne IVème République. Faisant la part belle à l’éloquence du tribun, il s’agit là d’une critique de  la classe politique. Prolixe, Audiard laisse transparaître dans ses dialogues quelques maximes que chaque dirigeant devrait faire siennes : « entre l’intérêt national et l’abus de confiance, il y a une marge », « on ne vous demandera plus, Messieurs de soutenir un ministère, mais d’appuyer un gigantesque conseil d’administration » ou bien encore « la Politique, messieurs, devrait être une vocation. Je suis sûr qu’elle l’est pour certains d’entre vous. Mais pour le plus grand nombre, elle est un métier ». Aujourd’hui, si les dialogues prêtent à faire sourire les spectateurs, ce n’est pas seulement dû à leur force. Au-delà des rires, chacun d’entre eux se remémore quelques histoires –hélas- contemporaines. Corruption, collusion entre la classe politique et les lobbys, carriérisme… sont autant de maux dépeints dans le film que l’on aimerait bien ne plus voir exister. On sortirait presque blasé de la séance, Verneuil ayant su montrer ce que l’on sait mais que l’on ne voit pas. Certes, il s’agit de cinéma mais lorsque Gabin, dans son époustouflante péroraison devant les députés saborde son gouvernement en citant les accointances de chaque élu avec divers corps économiques, on regrette qu’une pareille figure politique relève de l’utopie. Beaufort, dans sa grandiloquence et dans son intransigeance rappelle Clemenceau. Sa critique de l’Europe des « trusts » au mépris « de l’Europe des travailleurs » le rapproche de Briand. Ce n’est pas un hasard si l’on aperçoit un portrait du premier et le nom du second à l’écran. Tavernier résume parfaitement l’essence du film : « A la différence du Promeneur du Champ de Mars (portant sur la fin de vie de François Mitterrand), Beaufort pensait d’abord à la France avant de penser à son image ».

Pour ceux qui auraient envie de voir ou de revoir un grand moment de cinéma, trois séances sont encore programmées : à l’Institut vendredi à 14h45, au CNP samedi à 17h30 et au Pathé Cordeliers dimanche à 10h45.

Guillaume Pivert

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